Rappel des faits et expertise
Françoise Sironi-Guilbaud est psychologue et enseignante à l’Université de Paris 8,
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avec une expertise dans le traitement psychologique des victimes de torture.
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Elle a été appelée en tant qu’experte pour présenter une évaluation psychologique de Duch. Le rapport qu'elle a présenté portait sur le caractère de l'accusé, sa capacité de compréhension, de jugement et d'empathie, ainsi que sur sa capacité à être influencé par d'autres personnes et par des facteurs psychologiques.
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Elle a également été chargée d'examiner la question de savoir si Duch était capable de se réintégrer ou de se réhabiliter dans la société.
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Mme Sironi-Guilbaud a présenté son rapport à la Chambre de première instance avec le Professeur Ka Sunbaunat de l’Université des Sciences de Santé de Phnom Penh. Elle a adopté une approche fondée sur la psychologie clinique géopolitique qui,
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comme elle l'explique, « rend compte de l'articulation en chacun de nous entre histoire collective et histoire individuelle », en prenant en compte le poids des facteurs politiques, économiques, historiques et culturels sur la personnalité du sujet.
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Le rapport s'appuie sur treize entretiens avec M. Duch, d'une durée moyenne de trois heures chacun, ainsi que sur trois entretiens supplémentaires actualisés.
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Mme Sironi-Guilbaud a noté qu'il y avait une différence marquée entre la première et la deuxième série d'entretiens ; dans la première série, Duch parlait d'un point de vue externe, comme s'il était observateur, alors que dans la deuxième série, il a davantage adopté un point de vue interne sur sa vie et ses actions.
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L’intérêt de Duch pour le communisme
Pour ce qui est de l’enfance de Duch, Mme Sironi-Guilbaud a déclaré qu’il n’avait pas connu de violence familiale.
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Elle pense cependant que Duch a éprouvé un sentiment d'abaissement ou d'infériorité dans son enfance, ce qui l'a poussé à travailler dur et à se dépasser.
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Mme Sironi-Guilbaud a décrit un tournant décisif dans la vie de Duch quand, à l'âge de 15 ans, il a pris connaissance de la situation sociale de sa famille et l'asservissement de son père à un usurier d'origine chinoise.
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Au même moment, il est devenu fasciné par le communisme, qui représente pour lui la solution idéale face à l'exploitation et à l'usure.
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Un autre tournant a été la rencontre, en 1964, de Duch avec son futur mentor, Son Sen, alors qu'il était au collège de Sisowath.
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Il a alors découvert le stoïcisme, une doctrine qui proclame l’indifférence face à tout ce qui peut influencer les émotions.
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Elle a décrit comment trois événements survenus pendant ses études l'ont orienté vers les théories marxistes : une déception amoureuse, le vol de son vélo qui l'a empêché d'assister aux cours, et l'arrestation de dix de ses amis.
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Un autre événement déterminant a été sa détention arbitraire entre 1968 et 1970.
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La mise en question du régime par Duch
Après la torture et l'exécution de Vorn Vet, son ancien maître au S-21, Duch a été confronté à des craintes et des doutes liés à l'absence de lisibilité des intentions de l'Angkar.
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Cependant, dans ce que Mme Sironi-Guilbaud a qualifié de « formation réactionnelle », il a continué à travailler avec encore plus de zèle et d'allégeance extrême pour dissiper ces doutes.
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Elle explique que Duch a souffert de deux dépressions : la première en 1979, avant l'arrivée des Vietnamiens, alors qu'il était au S-21, et la seconde entre 1981 et 1982.
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Il dit avoir ruminé parce qu'en tant qu'enfant aîné de ses parents, il ne savait pas comment annoncer la mort, causée par la famine, de deux de ses sœurs, d'un de ses beaux-frères et de six de ses neveux.
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Les facteurs psychologiques concernant Duch
Mme Sironi-Guilbaud a déclaré qu’elle n’avait détecté aucun trouble mental chez Duch.
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Elle l’a décrit comme étant « perfectionniste » et « méticuleux, consciencieux, soucieux du détail et du contrôle. »
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Elle a conclu que Duch était facilement influençable,
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et qu’il avait un fort besoin d’appartenance à un groupe et de reconnaissance de la part de ses supérieurs.
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Elle a déclaré que le besoin de plaire à ses supérieurs, en particulier lorsque Son Sen était son supérieur, a probablement conduit Duch à rédiger de faux aveux afin de préserver sa position au sein du S-21.
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Duch s'est marié en 1976 et a eu quatre enfants.
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Sa capacité à séparer sa vie familiale de son travail au S-21, où des enfants mouraient, a été possible, a expliqué Mme Sironi-Guilbaud, grâce à un clivage psychologique.
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Comme Duch l’a dit dans son entretien : « Je ne voulais pas voir. Je ne voulais pas savoir.»
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Outre le clivage psychologique, Mme Sironi-Guilbaud a indiqué que Duch avait recouru à plusieurs mécanismes de défense, y compris la rationalisation.
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Il était également passé d'un sentiment de déni à un sentiment de dénégation qui, en psychologie, consiste à reconnaître partiellement sa participation à des actes tout en essayant de justifier ces actes.
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Elle a également constaté que Duch souffrait d'alexithymie, c'est-à-dire d'une incapacité à ressentir ses émotions concernant sa propre subjectivité et la souffrance ou la douleur d'autrui.
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Dans son jugement, la Chambre de première instance s'est rangée à l'avis de Mme Sironi-Guilbaud et du professeur Ka Sunbaunat sur la psychologie de Duch, estimant qu'il « ne présente pas de troubles psychologiques ou psychiatriques susceptibles d’affecter sa responsabilité pénale » et qu'il était "pleinement conscient de sa responsabilité dans les souffrances et la mort qu’il a infligées à des milliers de personnes innocentes au S-21 ».
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La conversion de Duch au christianisme
En 1996, Duch s’est converti au christianisme. Mme Sironi-Guilbaud a émis l'hypothèse qu'il l'avait fait pour vivre une forme de renaissance et de pardon.
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Elle considérait que sa décision de remplacer ses croyances dans les idéaux communistes par le christianisme avait eu pour lui des conséquences thérapeutiques.
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Les remords de Duch
Mme Sironi-Guilbaud a indiqué que Duch était inaccessible au remords avant le procès car celui-ci impliquait une capacité d'empathie, la fin du clivage psychologique et l'acquisition d'une identité propre.
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Elle a parlé de l'évolution psychologique de Duch, déclarant qu'elle avait constaté un passage rapide du déni à l'autodépréciation et à l'auto-accusation.
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Tout au long du procès, Duch a fait plusieurs déclarations dans lesquelles il a exprimé du remords, notamment celles qui suivent :
En tant que dirigeant du S-21, je n’ai jamais cherché d’autres alternatives que d’obéir aux ordres que je recevais, même si je savais qu’obéir à ces ordres signifiait que nombreux seraient ceux qui auraient à mourir. Aujourd’hui, je regrette et j’ai honte et je sais que j’ai moi-même commis ces crimes dont j’ai honte devant les victimes, devant ceux qui ont perdu leurs proches sous le régime ...
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Lorsqu’on lui a demandé si ces remords étaient authentiques, Mme Sironi-Guilbaud a mentionné une amélioration de la capacité de Duch à avoir de l’empathie pour ses victimes.
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Elle a indiqué qu’elle pensait que Duch était sincère dans le processus de reconnaissance de sa responsabilité.
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Perspectives de réhabilitation et de réintégration de Duch
Mme Sironi-Guilbaud a estimé que Duch pouvait être réhabilité ou réintégré parce qu'il avait démontré une capacité d'adaptation à de nouvelles situations de vie.
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La Chambre de première instance s'est ralliée à cette opinion, accordant ainsi une attention limitée à la propension de Duch à se réinsérer dans la détermination de sa peine.
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La Chambre de première instance l'a condamné à 35 ans de prison, en tenant compte de la violation des droits de Duch occasionnée par sa détention illégale par le tribunal militaire cambodgien entre le 10 mai 1999 et le 30 juillet 2007. Ce recours a été annulé en appel par la Chambre de la Cour suprême, qui a imposé à Duch une peine d'emprisonnement à perpétuité, soit la peine maximale prévue par la législation des CETC.
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